Haïti à l’encre de chine
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Rémi Courgeon s’est récemment rendu en Haïti en compagnie de l’ONG Médecins du Monde pour y réaliser un superbe reportage constitué de témoignages dessinés. Cet auteur-illustrateur parisien, qui avoue une passion pour les livres d’enfants (il en a réalisé une vingtaine), le photographe Henri Cartier-Bresson et les reportages humanitaires, a immortalisé les Haïtiens à l’encre de chine, sa façon à lui de rendre hommage à un peuple bouillonnant d’énergie et qui ne baisse jamais les bras face à l’adversité. La Voix des Jeunes l’a interviewé.
A la demande de Médecins du Monde, vous vous êtes rendu en Haïti, deux ans après le tremblement de terre, pour réaliser un reportage constitué de témoignages dessinés. Pourquoi avoir choisi le dessin plutôt que la photo?
Je suis fasciné par la personne humaine, ses rêves, ses contradictions, ses désirs, ses angoisses. J’écris [et illustre] des histoires pour les enfants mais j’aime aussi beaucoup dessiner sur place, rencontrer des gens et faire des portraits. J’ai réalisé plusieurs reportages comme ça et me suis rendu compte que l’unité géopolitique, c’était la personne humaine et qu’il n’y avait pas plus intéressant pour essayer de comprendre un problème, une situation politique, économique ou sociale que d’aller à la rencontre des gens. Dans la presse, on voit énormément de gens qui sont photographiés mais on peut voler un portrait de quelqu’un en une fraction de seconde sans que la personne ne soit au courant alors que quand on dessine des gens on est obligé d’aller vers eux. Il faut avoir l’autorisation de les dessiner. Ce n’est pas toujours évident. Quelquefois les gens refusent, parfois même violemment. Par exemple, je suis allé à N’Djamena [capitale du Tchad] il y a quelques années et ça a été terrible. Il a fallu que je déchire des dessins. Certains peuples refusent d’être dessinés de peur qu’on leur vole leur âme ou qu’on leur jette un sort. Mais à Haïti, ce n’était pas le cas. Ça a été merveilleux. Les gens étaient très communicatifs, très chaleureux et se sont prêtés au jeu avec beaucoup de bonne grâce et de gentillesse ce qui a généré de très belles rencontres.
Quelle était la réaction des Haïtiens quand vous leur faisiez part de votre intention de les dessiner ?
L’un d’eux me demandait systématiquement « Mais pourquoi faire ? A quoi ça va servir ? Je lui ai alors répondu: "Si j’avais eu un violon, tu n’aurais peut-être pas posé la question et dansé avec les autres. Et bien, considère que je joue du pinceau". Ça l’a fait rire. Mais après il m’a demandé : "Mais pourquoi ce n’est pas un Haïtien qui nous dessine?" Il s’agissait d’une bonne question car c’est vrai que ce projet aurait pu être fait par un Haïtien. Les Haïtiens sont des artistes. C’est une culture extraordinaire : graphique, littéraire, artisanale. Par exemple, les gens n’écrivent pas leur journal intime ; ils écrivent de la poésie. Il n’est pas rare qu’on vous présente quelqu’un de la manière suivante : je vous présente Pierre-Henri. C’est un poète. Personne ne fait ça chez nous [en France] car être poète, pour nous, n’est pas crédible socialement.
Décrivez-nous votre façon de travailler…
J’ai un carton à dessin et un carnet. Je m’assois dans un coin et commence à dessiner et très vite il y a du monde. Pour moi, il s’agit d’une quête sans fin car pour comprendre les gens, il faut dessiner ce qu’il y a derrière leurs yeux. La part de mystère de chacun est plus importante que son apparence. Quand on dessine une petite fille timide, on devient une petite fille timide. A chaque moment du dessin, il y a une osmose très forte avec la personne qu’on a en face de soi. On n’a pas forcément besoin de parler la même langue pour être ensemble. Pour moi, c’est une source de joie énorme.
Je ne me considère pas forcément comme un artiste. En faisant ce type de reportage, j’ai une mission que j’essaye de remplir le mieux possible. Le paradoxe c’est que même si mes dessins peuvent paraitre des instantanés, ce ne sont pas des instantanés. Je reste deux heures et demie et j’attends. Tiens une silhouette me plaît, paf, je la dessine. Tous ces dessins sont faits en direct. Ce sont des dessins faits sur le moment donc pas préparés et pas lisse parce que dès qu’on commence à lisser trop on perd de la vérité et de la vie.
Quelles sont vos impressions sur la reconstruction après 15 jours passés sur le terrain ? Avez-vous été surpris par l’ampleur de la destruction ?
Non, car en deux ans il y a beaucoup de choses qui ont été colmatées et les routes ne sont pas trop mauvaises. Il s’agit des Caraïbes donc d’un pays où il fait bon vivre, c’est-à-dire un pays vert. Il y a des arbres partout, des fruits plein les arbres ; la mer à l’horizon est magnifique, il y des collines mauves à perte de vue… Haïti est d’une beauté incroyable. C’était plutôt la bonne surprise.
La mauvaise surprise c’est ce paradoxe : comment peut-on être si pauvre dans un pays si riche ? Cela dit ce paradoxe, il existe aussi chez nous. A Paris, quel que soit le quartier, il y a des gens sur le pavé parmi des gens très riches. Là-bas, en revanche, la pauvreté est plus généralisée et les très riches vivent ailleurs ou en tous les cas pas à Port-au-Prince, ville qu’ils considèrent invivable. Je souhaite vivement que ce pays s’en sorte. Une reconstruction c’est toujours quelque chose de très positif même si ça demande tant d’argent, tant d’énergie et tant d’efforts. Je pense que les Haïtiens sont un peu en train de laisser des fantômes derrière eux, les fantômes des Tontons Macoutes, entre autres… J’ai également bon espoir que la corruption se réduise dans les années à venir. Evidemment, je ne suis pas forcément le mieux placer pour juger de l’évolution du pays mais il existe une grande volonté de changement. Cela va prendre beaucoup de temps mais ça va se faire.
Quel est le dessin qui symbolise le mieux votre séjour?
J’avais une mission : celle de rapporter un portrait composite d’Haïti à travers des portraits d’Haïtiens donc forcément il fallait que je ramène des images comme un photographe. L’image symbole de l’ensemble de mes dessins, c’est peut être cette femme avec ses trois maisons : la maison toute cassée qui est derrière elle, la maison sur laquelle elle s’appuie mais qui n’est pas finie et puis la maison dans laquelle elle vit qui est terrible puisqu’il s’agit juste d’une tente. Avec les grosses pluies, vivre sous des bâches à 8 ou 10 est un enfer.
Pour en savoir plus sur Rémi Courgeon, consultez son blog
@Dessins de Rémi Courgeon pour Médecins du Monde
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on 01/19/12, by francine.kouassi@yahoo.fr: